Et si, avant de parler d’urgence écologique aux enfants, on commençait par leur offrir des souvenirs heureux dans la nature ? Dans cet épisode du podcast Faire découvrir l’écologie aux enfants (que vous pouvez écouter en cliquant sur la barre d’écoute ci-dessus ou directement sur Spotify), j’ai eu l’immense plaisir de recevoir Julien Perrot, biologiste, naturaliste et fondateur de La Salamandre, une maison d’édition franco-suisse indépendante consacrée à la découverte et à la protection du vivant.

Depuis plus de quarante ans, Julien observe, photographie et raconte la nature avec une exigence scientifique, mais surtout avec une capacité incroyable à nous émerveiller. Ce que j’aime particulièrement dans son approche, c’est qu’il donne envie de mieux connaître le vivant, sans culpabiliser, sans dramatiser, simplement en nous reconnectant à ce que nous avons sous les yeux.

Dans cet échange, nous avons parlé d’enfance, d’émerveillement, d’éco-anxiété, d’école dehors, de biodiversité ordinaire… et de cette idée essentielle : pour avoir envie de protéger la nature, il faut d’abord apprendre à l’aimer.

Julien Perrot naturaliste

À 11 ans, Julien Perrot lançait déjà son journal nature

Tout commence au bord du lac Léman, côté Suisse, face à la Haute-Savoie et au Mont-Blanc.

Julien Perrot grandit dans une région encore assez préservée à l’époque. Enfant, il passe beaucoup de temps dehors, à observer les oiseaux, les petites bêtes, les arbres, les mares, les haies, les bosquets… Tout ce qu’il peut trouver autour de chez lui.

Il raconte : « Dans mon petit cœur d’enfant, il y avait beaucoup de joie d’observer toutes ces belles choses, de découvrir toute cette beauté du monde, toute cette beauté des êtres vivants. Beaucoup d’émerveillement. »

Mais à côté de cette joie, une autre émotion grandit aussi : la tristesse et même la colère.

Julien voit les ronds-points, les parkings et les centres commerciaux remplacer les mares, les haies et les bocages. Très jeune, il comprend que quelque chose ne va pas. Alors il se demande ce qu’il peut faire.

Nous sommes en 1983. Il n’y a ni Internet, ni réseaux sociaux, ni téléphone portable. Son réflexe naturel, pour transmettre son amour de la nature, c’est donc de créer un petit journal. Julien emprunte une vieille machine à écrire à sa grand-maman et commence à écrire les premiers numéros de son petit journal.

Un soir de pluie, en forêt, il croise une salamandre noire et jaune. Coup de foudre total. Son journal a trouvé son nom : La Salamandre.

Ce que l’enfant de 11 ans avait déjà compris

Quand je lui demande ce que ce petit garçon avait compris avant beaucoup d’adultes, Julien répond simplement : « Il avait compris qu’il n’y a pas d’avenir sans alliance avec la nature. »

Pour lui, nous faisons partie du vivant, au même titre qu’un papillon, une hirondelle ou une grenouille. Nous sommes tous cousins et cousines. Nous appartenons à la même grande famille. Détruire la nature, c’est donc détruire notre avenir, notre économie, notre climat, nos conditions de vie.

« Si on détruit la nature, on détruit notre avenir. Il faut arrêter cette guerre. »

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Ce qu’il n’avait pas encore compris, en revanche, c’est que s’il voulait consacrer toute son énergie à ce projet, il faudrait un jour que cette passion devienne un métier. Et cela n’a pas toujours été simple.

Julien Perrot La Salamandre

De la chambre d’enfant à une maison d’édition reconnue

Après les premiers numéros de La Salamandre, Julien Perrot écrit à un animateur de télévision suisse qu’il admire beaucoup. Il lui raconte qu’il réalise un petit journal sur la nature et que sa chambre ressemble à un mini musée d’histoire naturelle, rempli de plumes, de fossiles et de trésors collectés dehors.

L’animateur est touché. Quelques semaines plus tard, il débarque chez Julien avec une équipe de télévision. Julien se souvient encore des caméras, des énormes trépieds… et de la porte de sa chambre qu’il a fallu démonter pour les faire entrer.

À 12 ans, il fait donc sa première apparition télévisée. Les médias s’intéressent à ce tout jeune rédacteur en chef. À 13 ou 14 ans, il compte déjà 100, puis 200, puis 300 abonnés.

A partir du moment où des personnes paient un abonnement pour recevoir son journal, il ne peut plus vraiment s’arrêter. Il veut que chaque numéro soit plus beau que le précédent.

Il poursuit ses études, devient biologiste, puis arrive le grand choix à la fin de ses études : garder La Salamandre comme passion ou en faire son métier.

À 24 ans, il décide de se lancer pleinement. Le journal compte alors déjà environ 5 000 abonnés. Il engage une première collègue, puis une deuxième. Petit à petit, La Salamandre devient une vraie maison d’édition à but non lucratif, avec une ambition claire : transmettre toujours le même message, mais à plus grande échelle.

L’émerveillement selon Julien Perrot : une émotion qui transforme plus durablement que la peur

Dans son travail, Julien Perrot parle beaucoup d’émerveillement. Et ce n’est pas un hasard. Selon lui, pour provoquer un vrai changement, les émotions sont plus puissantes que les seules connaissances.

Biodiversité ordinaire

Bien sûr, connaître le nom des arbres ou différencier les papillons est intéressant. Savoir qu’un arbre est un tilleul, par exemple, permet d’ouvrir tout un monde d’histoires et de liens. Mais face aux crises de la biodiversité et du climat, l’information ne suffit pas.

Aujourd’hui, beaucoup de données sont disponibles. Nous savons. Et pourtant, la société ne change pas aussi radicalement qu’elle le devrait. Julien défend donc une autre voie : toucher les cœurs par la beauté du monde vivant.

« Je pense que c’est très important de sensibiliser par les émotions et particulièrement de toucher les cœurs à travers la beauté de ce monde vivant. »

La peur et la culpabilité peuvent paralyser. L’émerveillement, lui, donne de l’élan. Il nourrit la joie, l’espoir, l’envie d’agir. Dans une époque où nous sommes bombardés de mauvaises nouvelles, ce choix est presque un acte de résistance.

Julien explique recevoir souvent des messages de personnes qui lui disent combien cela leur fait du bien de le voir sourire en présentant la nature. À travers son travail, il ne cherche pas à nier la gravité des problèmes. Mais il veut aussi « soigner les cœurs », cultiver la joie et entretenir notre puissance d’agir.

Peut-on réapprendre à s’émerveiller quand on est adulte ?

Beaucoup d’adultes sont fatigués, pressés, saturés d’écrans. Réapprendre à regarder la nature avec des yeux d’enfant n’est pas toujours évident. Pourtant, c’est possible.

Julien évoque son « kit de survie pour amoureux de la nature au 21ème siècle », qu’il développe notamment dans son livre Une vie pour la nature. L’enjeu est de rester ancré, positif et mobilisé malgré l’éco-anxiété, le déni ou le découragement.

Se reconnecter à la nature, même quelques minutes, peut être un vrai point d’appui. Pas besoin de partir loin. Il suffit parfois de ralentir, d’ouvrir les yeux, de regarder ce qui résiste autour de nous : une fleur entre deux pavés, un merle qui chante dans le tumulte de la circulation, des martinets qui chassent les insectes entre les immeubles, un couple de mésanges dans un arbre. C’est souvent par ces petits miracles du quotidien que l’émerveillement revient.

Redonner le goût de la nature aux enfants entourés d’écrans

Aujourd’hui, beaucoup d’enfants vivent en ville, entourés de béton, de bitume, d’écrans et d’environnements très artificialisés. Pour Julien, le premier pas consiste à s’émerveiller de ce qui est déjà là. Même dans les grandes métropoles, les banlieues ou les cités, la nature résiste un peu partout. Elle est parfois discrète, mais elle existe.

L’adulte peut commencer par attirer l’attention de l’enfant sur ces petits signes du vivant. Regarder, bien sûr. Mais pas seulement. Julien rappelle que nous pensons souvent à la vue, alors que la nature se rencontre avec tous les sens :

  • écouter un chant d’oiseau les yeux fermés,
  • toucher une feuille,
  • sentir une écorce,
  • observer une fleur entre deux pavés,
  • suivre du regard le vol d’un oiseau,
  • s’arrêter devant un insecte.
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Ces expériences créent de belles connexions. Et lorsque l’on peut aller dans un milieu plus naturel, en forêt, au bord d’une rivière ou dans un parc, cela peut devenir un grand moment de joie, autant pour les enfants que pour les parents, les enseignants ou les éducateurs.

Julien insiste aussi sur un point important : il ne faut pas avoir peur de ne pas tout savoir. Si un enfant demande le nom d’un arbre et que l’adulte ne connaît pas la réponse, ce n’est pas grave. Au contraire, cela peut devenir une recherche commune : « Tu sais quoi ? Moi non plus je ne sais pas. On va regarder, on va essayer de trouver. »

Cette posture change tout. L’adulte n’est plus celui qui sait tout. Il devient celui qui cherche, découvre et s’émerveille avec l’enfant.

La nature, un besoin profond pour les enfants… et pour les adultes

Julien Perrot rappelle que le contact avec la nature nous fait du bien physiquement, émotionnellement et psychiquement.

Des études montrent que lorsque nous allons en forêt, notre tension artérielle diminue, notre rythme cardiaque se calme et notre organisme sécrète des hormones de bien-être.

Ce n’est pas étonnant, selon lui : « C’est de là qu’on vient. C’est pour cet univers-là qu’on est faits. »

La nature nous apaise, nous ralentit, nous reconnecte. Elle est une ressource essentielle dans un monde où nous sommes souvent surexcités, stressés et éloignés du vivant.

Comment parler d’urgence écologique sans abîmer les enfants ?

Nous vivons une véritable urgence écologique, notamment sur la biodiversité. Mais comment en parler aux enfants sans leur voler leur joie ni leur sentiment de sécurité ? Pour Julien, il ne faut pas brûler les étapes.

Dire à un enfant que les forêts souffrent, que des espèces disparaissent ou que la situation est dramatique peut l’angoisser, surtout si la forêt, les animaux ou les milieux naturels ne représentent pas encore quelque chose de concret pour lui. Il faut donc commencer par la reconnexion au vivant.

Avant de leur parler des problèmes, il est essentiel d’offrir aux enfants des expériences positives dans la nature : des jeux libres, des moments sensoriels, des rencontres avec des animaux sauvages, du temps passé dehors avec des adultes inspirants.

Julien raconte qu’avec ses propres enfants, sa priorité a été de leur offrir un maximum d’immersion dans la nature.

Il évoque ces moments très simples où un enfant joue au bord d’un ruisseau pendant deux heures, avec « plein de rien ». L’adulte se met un peu en retrait et observe. Ce sont des moments puissants, précieux, fondateurs.

Les difficultés du monde arriveront bien assez tôt. Mais si l’enfant a construit un lien fort avec la nature, ce lien pourra l’aider toute sa vie à cultiver son courage, sa résilience et sa joie.

C’est exactement cette idée que je défends souvent : apprendre aux enfants à aimer la nature pour qu’ils aient naturellement envie de la protéger.

L’école dehors selon Julien Perrot : une piste essentielle pour toucher tous les enfants

Julien Perrot insiste sur un point très important : si la reconnexion à la nature se fait uniquement à la maison, elle risque de ne concerner qu’une partie des enfants. Ceux dont les parents ont déjà gardé ce lien, cette sensibilité, cette envie de sortir.

Pour toucher tous les enfants, l’école a donc un rôle majeur à jouer. L’école dehors permettrait d’apporter cette joie, cet émerveillement et ce sentiment de sécurité à un plus grand nombre d’enfants, y compris ceux qui vivent dans des contextes plus difficiles ou très éloignés de la nature.

Et contrairement à ce que l’on imagine parfois, l’école dehors ne concerne pas seulement les tout-petits. Julien souligne que c’est peut-être encore plus important pour les adolescents.

L’adolescence est une période de bouleversements, souvent difficile à traverser. Dans le contexte actuel, très anxiogène, beaucoup d’adolescents sont en souffrance psychologique. Le contact avec la nature peut alors leur apporter énormément. Pourtant, plus les enfants grandissent, moins l’école dehors est présente.

Julien explique cela par un biais culturel fort : notre société a « infantilisé » la nature. La nature serait un truc « mignon » pour les petits enfants : les fleurs sur le cartable, les peluches, les papillons… Puis, à l’adolescence, on passerait aux choses sérieuses.

Comme si la nature ne faisait plus partie des sujets importants. Or c’est tout l’inverse. Le vivant est la source de notre vie, de notre prospérité, de notre économie, de nos ressources et de notre équilibre.

Bienfaits de l'école dehors sur les enfants

Le rôle des médias pour Julien Perrot : raconter la nature autrement

Dans cet épisode de podcast, nous avons aussi parlé du rôle des médias dans notre rapport au vivant. Pour Julien Perrot, la nature n’est pas assez présente dans les médias. Et quand elle l’est, elle est souvent montrée sous un angle exotique ou spectaculaire.

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On parle des lions, des grands animaux, des paysages lointains, des destinations incroyables. Cela donne parfois l’impression que pour voir la nature, il faudrait prendre l’avion et partir loin. C’est problématique, car cela alimente l’idée que la nature est ailleurs : lointaine, inaccessible, exceptionnelle. Alors qu’elle est aussi ici. Juste devant nous.

Julien regrette aussi que le vivant soit souvent présenté comme une contrainte au développement économique : une espèce protégée qui gênerait un projet, des oiseaux migrateurs qui compliqueraient l’installation d’éoliennes, des saumons qui empêcheraient l’exploitation d’un champ pétrolier…

Mais cette vision est une impasse : « Le jour où il n’y a plus de saumons, le jour où il n’y a plus d’arbres, le jour où il n’y a plus d’insectes, il n’y a plus d’humains non plus. »

La biodiversité ordinaire : le merveilleux à dix mètres de chez soi

L’un des grands messages de Julien Perrot, c’est l’importance de la biodiversité ordinaire.

La biodiversité ordinaire, ce sont toutes ces formes de vie qui nous entourent au quotidien : les oiseaux du jardin, les insectes, les arbres de la rue, les lichens sur une écorce, les plantes sauvages entre deux pavés.

Elle n’a rien d’ordinaire au sens de « banal ». Au contraire, elle est pleine de surprises !

Julien donne un exemple magnifique : regarder l’écorce d’un tilleul près de chez soi. Si l’on s’arrête vraiment, on peut y observer des lichens gris, jaunes, bleutés, verts ou rougeâtres. En regardant de plus près, on a presque l’impression de contempler la surface d’une autre planète, avec des cratères, des reliefs, des paysages minuscules.

Pas besoin d’aller loin pour voyager. La biodiversité ordinaire peut enrichir prodigieusement notre quotidien, à toutes les saisons, par toutes les météos. Il suffit d’ouvrir les yeux.

Nature, santé mentale et attention des enfants

Le lien entre nature et santé mentale est de plus en plus étudié. Julien Perrot y est particulièrement sensible, notamment parce que sa femme travaille en psychiatrie et utilise beaucoup la nature dans son approche.

Il rappelle que plus un environnement est artificialisé, plus le mal-être peut s’installer. À l’inverse, les espaces végétalisés ont des effets positifs sur l’apaisement, l’attention, le climat social et le bien-être.

Dans un contexte de canicules, de stress, d’anxiété et de fatigue attentionnelle, ce contact avec le vivant devient encore plus précieux.

Pour les enfants, la nature peut être un espace où le corps bouge, où l’esprit se calme, où l’attention se pose autrement, où l’on retrouve une forme de liberté.

Que faire avec un groupe d’enfants dehors ?

J’ai demandé à Julien s’il avait deux heures avec un groupe d’enfants, qu’est-ce qu’il leur ferait faire ? Il adapterait évidemment son approche selon l’âge.

Avec des enfants de 4 à 7 ans, il privilégierait une démarche très sensorielle. À cet âge, inutile de trop expliquer ou de rester dans le mental. Il vaut mieux regarder, écouter, toucher, fermer les yeux, sentir, goûter parfois lorsque le contexte s’y prête et que les plantes sont bien connues. Même sur quelques mètres carrés au bord d’un chemin, on peut faire des découvertes incroyables.

Avec des enfants un peu plus grands, entre 8 et 12 ans, Julien propose plutôt des missions. À cet âge, les enfants ont envie d’être acteurs, d’agir, de collaborer, de fonctionner en petite tribu. On peut donc leur donner des défis d’observation, des enquêtes, des missions à réaliser ensemble. Cela permet de créer une dynamique collective et de nourrir leur envie d’agir.

Julien Perrot vous lance un défi !

Le défi de Julien Perrot

À la fin de l’épisode, j’ai demandé à Julien Perrot quelle mission il donnerait aux familles à faire dans les 48 prochaines heures.

Sa réponse est simple, accessible et profondément juste : aller dans la nature et passer un bon moment ensemble ! Cela peut être dans un jardin, sur un balcon, dans un parc, au bord d’une rivière ou en forêt. Peu importe le lieu. L’essentiel est de s’offrir un moment ensemble, en étant attentifs aux petits miracles qui se passent autour de nous.

Observer. Écouter. Respirer. Se laisser surprendre. Et peut-être, tout simplement, refaire un peu de place à la nature dans notre quotidien.

Ce que je retiens de cet échange avec Julien Perrot

Cet échange m’a profondément touchée, parce qu’il rejoint quelque chose que j’essaie de transmettre depuis longtemps : on ne sensibilise pas durablement les enfants à l’écologie en leur faisant peur. On commence par créer du lien : un lien sensoriel, joyeux, concret, vivant.

Il faut leur permettre de jouer dehors, d’observer une fourmi, d’écouter un oiseau, de toucher une écorce, de regarder une fleur pousser entre deux pavés. Leur offrir des expériences qui nourrissent leur curiosité et leur émerveillement.

Ensuite seulement, ils pourront comprendre les enjeux, les menaces, les urgences. Mais ils les comprendront avec quelque chose de solide à l’intérieur : un amour du vivant, des souvenirs heureux, une envie naturelle de protéger ce qu’ils connaissent et ce qu’ils aiment.

Et c’est peut-être ça finalement, le plus beau point de départ !

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